Le mot de départ de Claudie MILLER, présidente de la FCSF

"A toutes celles et tous ceux que j’ai croisés, qui m’ont croisée, que je connais bien ou un peu ou pas mais qui eux me connaissent, aux grands militants et à celles et ceux qui le deviendront, à celles et ceux qui bossent, qui animent, qui accompagnent, qui soutiennent, à ceux qui croient au ciel et aux centres sociaux et à ceux qui n’y croient pas et aussi à tous les autres...

Ces par ces mots au réseau que Claudie Miller a annoncé son départ de la Présidence de la FCSF lors du Conseil d’Administration du samedi 6 juin 2020 date initialement prévue pour le Banquet des Idées et l’AG à Pau).

La présidente de la FCSF va quitter ses fonctions et passer la main. Elle a tenu à adresser un mot au réseau :

Chères amies, chers amis de ce réseau,

J’avais noté dans mon agenda un rendez-vous avec vous.
Un rendez-vous d’importance puisque nous devions, ensemble, parler de choses qui me tarabustent de longue date : démocratie et justice sociale.
Un rendez-vous particulier pour moi, puis qu’il marquait la fin de mon mandat de présidente, et pour vous, puis qu’une nouvelle page s’ouvrait avec, en perspective, un congrès et un nouveau projet avec de nouveaux pilotes.

Les circonstances ont bousculé cet agenda, balayé le rendez vous à Pau pour le Banquet des Idées et notre assemblée générale.
Elles ont chamboulé nos organisations, nos projets, nos vies.
Elles ont transformé nos rencontres, si importantes pour moi, en échanges virtuels, certes nécessaires mais dénués d’une sorte de charge humaine, remplaçant la présence par l’image, la discussion libre par le respect des prises de paroles, la spontanéité des réactions par des pouces levés ou des commentaires en marge.

Pour moi, ce que nous appelons « la crise » est venue brouiller les lignes de la conduite à tenir dans une période que je qualifierais de « délicate ». Dénouer les fils tissés de longue date, prendre la distance nécessaire avec ses engagements, chercher comment les réorienter car il n’est pas question de renoncement, accepter de mettre du vide là où quelquefois il y avait du trop-plein, ne se fait pas sans qu’émergent des questionnements, des tâtonnements, des fragilités.
Bien sûr, il y a eu de l’anticipation. Bien sûr, avec l’ensemble du conseil d’administration et l’équipe Montcalm nous avions engagé les préparatifs de cette transition.
Mais la brutalité de l’événement COVID et de son surgissement ont rendu plus difficile le cheminement que je devais accomplir, en créant soudainement le vide à travers le confinement et le brouhaha par la multiplicité des sollicitations et interpellations auxquels est venue s’ajouter la complexité à appréhender la période.
Une des façons que l’on peut avoir de faire face à trop d’incertitudes sur la conduite à tenir est de revenir à ses fondamentaux. Les miens sont simples : essayer de faire bien, décider ce qui semble juste.

C’est à l’assemblée générale de Verdun, en 2010, que j’ai rejoins le CA de la FCSF.
Pierre Garnier alors président, le CA, l’équipe Montcalm étaient engagés dans un formidable travail de reconstruction après la crise qu’avait traversée le réseau fédéral en 2007 : rétablir du dialogue, rétablir du lien, rétablir de la confiance. Cela a été possible grâce à leur engagement et aux qualités humaines de chacune et chacun. Ils et elles ont travaillé sans relâche à remettre en mouvement des dynamiques collectives qui se sont concrétisées par la mobilisation de tout le réseau dans la préparation et la mise en œuvre du Congrès de Lyon. Ce congrès : quelle réussite, quel souvenir pour beaucoup d’entre vous, d’entre nous !

Bien au-delà de sa dimension festive, du besoin que nous avions de nous retrouver entre nous et de constater notre nouvelle puissance, il ouvrait les portes du changement. Il nous proposait un chemin dans lequel nous engager pour plus de pouvoir d’agir pour les habitants et les habitantes, plus de justice sociale et pour soutenir une forme de citoyenneté plus active, plus inclusive.
Nous le savions. Nous devrions faire face à nos propres résistances, nous devrions convaincre nos partenaires et surtout nous allions devoir faire preuve d’inventivité, de créativité voire d’audace.
C’est pourquoi nous avons tenté ensemble un nouveau pari : construire un projet fédéral partagé « la fabrique des possibles ». Pari réussi et validé par la joyeuse assemblée générale de Lorient.
J’ai pu ainsi prendre des responsabilités dans ces conditions enthousiasmantes, portée par une feuille de route déjà tracée. Il suffisait de « transformer l’élan du congrès en un mouvement de fond pour l’ensemble du réseau » (cf projet fédéral 2014-2022).
« Pas si mal », « des efforts à poursuivre » semble dire notre Escale fédérale de 2018 en Flandre Maritime, qui est venue conforter les orientations politiques et réajuster les objectifs sans que soit remise en cause la ligne adoptée en 2014.

On peut donc penser que ce mandat a été un long fleuve tranquille.
Mais, c’est sans compter avec les chocs des différents attentats que la France, en particulier, a subi, et tous les phénomènes de stigmatisation, de discrimination, de méfiance, de mise à mal du lien social qui s’en sont suivis. C’est sans compter avec toutes les réflexions concernant la laïcité, la radicalisation, le rôle des réseaux sociaux et la place que les centres sociaux devaient occuper vis-à-vis de ces questions.
C’est sans compter non plus avec ces périodes très mobilisantes pour l’ensemble du réseau qu’ont été les élections, locales ou nationales, ainsi que la négociation de la COG entre l’État et notre partenaire historique la CNAF, qui sont venues rebattre les cartes, obligeant les uns et les autres à reconstruire les dialogues, à redire nos façons de faire, à défendre nos points de vue.
Ces événements sont venus s’ajouter à la vie intense qui est le quotidien des équipes salariés et bénévoles de la FCSF.
De JPAG en cogitations citoyennes, d’Assemblées Générales en rencontres Réseau Jeunes, d’universités fédérales en séminaires, de ministères en administrations, de partenariats en coopérations, combien de discours, de prises de paroles, de tables rondes, d’entretiens pour porter la voix du réseau, promouvoir notre vision partagée, nos façons de faire, la spécificité du travail associé, la diversité des approches et des territoires.
Tout le temps de ce mandat, j’ai senti la puissance qu’ensemble nous représentons, l’importance et la richesse de ce que nous mettons en œuvre, la cohésion forte autour de nos valeurs.
Cela m’a soutenue, m’a encouragée, a pu me rendre combative, m’a rendue fière de vous représenter.

Mais vous représenter n’a pas occulté mes propres combats.
J’ai aussi voulu faire ce qui me semblait bien.
Parce que je suis une femme, parce mon parcours personnel et professionnel est atypique, parce que ma conscience politique s’est construite grâce au réseau, je porte et je défends la vision d’un centre social « émancipateur », qui crée les conditions de la sensibilisation, de la réflexion partagée, de l’apprentissage et du parcours, et qui offre à chacune et chacun la possibilité d’un engagement.
Je me suis battue, je me bats et probablement je continuerai à me battre, non seulement pour que la parole des habitants et des habitantes puisse s’exprimer, pour qu’elle soit écoutée et entendue, non seulement pour qu’on les accueille et qu’on les « accompagne » (avec tous les guillemets que suppose cette action) afin qu’ils et elles bénéficient de leurs droits ou même développent leur pouvoir d’agir mais aussi, peut être surtout, pour qu’ils trouvent des lieux, des appuis humains et matériels qui favorisent un véritable épanouissement. Depuis longtemps les centres sociaux travaillent à devenir de tels lieux.
J’ai ainsi l’occasion de citer Henri Théry, président de la FCSF de 1969 à 1980 qui parle ainsi de l’animation :
Avec l’animation, « Il s’agit … de se mettre au service de [la] liberté [des hommes], d’aider, de faciliter, de rendre possible certaines éclosions. Il faut permettre à des virtualités de se révéler et de s’accomplir, à des processus de se développer… Animer, c’est susciter ou activer un dynamisme qui est tout à la fois biologique et spirituel, individuel et social ; c’est engendrer un mouvement qui passe par l’intérieur des êtres et donc par l’intérieur de leur liberté. »
Parce que ces processus même ont été à l’œuvre dans mon propre parcours, je veux ici témoigner de ce que cela à rendu possible et peut l’être aussi pour beaucoup.
Alors que nous vivons aujourd’hui un temps où l’expertise, l’ ingénierie, le savoir intellectuel ont pris tout le pouvoir, où la démocratie réduite au vote ne laisse plus de marge de manœuvre et ne convainc plus, où l’information parce que pléthorique ou manipulatrice finit par nous laisser ignorants, il est absolument nécessaire aux citoyens de tout âge et de toute condition, d’avoir des espaces pour que le potentiel citoyen dont ils disposent puisse s’exprimer : liberté de penser, liberté de savoir et de comprendre, liberté de s’associer, de s’exprimer avec ses mots, de choisir ses engagements, de prendre des responsabilités vis à vis des autres et de la société.
Et je cite encore monsieur Théry :
« Il ne s’agit pas seulement de guérir ou de prévenir des maux. Il faut promouvoir un plus et un mieux, en permettant aux individus et aux groupes de se promouvoir eux-mêmes, de se prendre en charge le plus possible, de s’insérer activement dans la société, d’y affirmer ce qu’ils ont d’original, donc d’y conquérir ou d’y défendre leur identité, d’y prendre des responsabilités. »

C’est cette promotion que porte notre projet, la Fabrique des Possibles, que nous avons lancées à Lyon, au cœur des questions de démocratie et de justice sociale.
C’est sur ce chemin que nous devons avancer encore .

Je voudrais donc, afin de poursuivre ce chapitre sur ce qui est pour moi un des moteurs de mon engagement, vous inviter vous aussi à un grand engagement collectif : celui de réussir un congrès et ses nombreux rendez-vous, 2020, 2021, 2022. Banquets pour réfléchir, penser apprendre et comprendre. Banquets pour partager, échanger, écouter, convaincre. Banquets encore pour fêter, honorer, oser. C’est dans cet élan que se construira l’avenir politique de notre réseau pour les années qui viennent. C’est porteur d’une vision partagée sur ce que les centres sociaux peuvent apporter à la vie démocratique et en cela lutter contre le poids insupportable des injustices, qu’il pourra contribuer plus encore à la mise en œuvre d’un monde désirable.

Car, j’en suis convaincue, le monde peut encore être désirable. Résolument je choisis de regarder du côté « des lucioles ». Toutes ces lumières, certes fragiles ou confuses, ou dispersées, mais qui indiquent qu’il existe encore des possibilités de résister au pire, d’inventer de nouvelles solutions, de changer de logiciel, de proposer des alternatives, de ne plus subir mais d’agir.
Le courage du quotidien mais aussi être avec vous m’ont permis d’entretenir cette conviction presque toujours joyeuse.
Oui, vous mes amies, amis ! qui toujours êtes en mouvement, formidables vecteurs de propositions, d’expérimentations, d’innovations mais aussi veilleurs attentifs lorsqu’il s’agit des valeurs, du sens des mots et de l’action.
Vous, ceux des débuts, et celles et ceux qui nous ont rejoints, nouveaux centres, nouvelles associations, fédérations nouvelles, nouveaux territoires. Ils et elles contribuent à enrichir notre diversité, la profusion de nos activités, ce foisonnement d’idées et de réflexions qui fait notre richesse. Car nous sommes multiples.
Quel plaisir j’ai eu à vous rencontrer, à vous connaître, à échanger avec vous, à apprendre toujours de chacun ! En réunion, autour d’un pot, au téléphone, parce que l’on était d’accord, parce que l’on n’était pas d’accord. Pour écouter, pour expliquer, pour comprendre, pour construire ensemble : toutes ces rencontres constituent ce qui fait mon bagage le plus précieux.

Car vous l’aurez compris, c’était décidé, annoncé, prévu : je pars.
Ce rendez-vous que nous avions pris, j’ai décidé qu’il était juste pour moi et pour vous de l’honorer.
Et il est temps pour moi aussi d’honorer d’autres engagements, plus personnels, plus locaux, plus légers aussi : lire, broder, faire du bateau…, plus spirituels également et qui tous demandent que j’y consacre plus de temps. La route qui se déroule devant moi est belle.
Mais vous l’imaginez je pense, je vais rester attentive à ce qui se passe sur vos chemins, toujours prête au coup de main puisque ce départ se fera à petit pas. Encore administratrice pour quelques temps, j’aurai, quelle chance, encore quelques occasions de vous retrouver.

Bien sûr, quelques remerciements. Ils sont brefs car vous êtes trop nombreuses et nombreux pour être cités, trop précieuses et précieux pour que j’en oublie une ou un seule. Incroyable richesse de personnes rencontrées avec qui le chemin a été partagé, incroyable variété, incroyable chance que ces 30 ans de compagnonnage avec les unes, les uns et les autres. Au risque d’être trop sentimentale, je ne vous parlerais pas de ma reconnaissance envers vous toutes et tous. Parce qu’il y a eu de la confiance, parce qu’il y a eu de l’amitié, parce qu’il y a eu de l’intelligence, de la patience et de la connivence, parce que vous êtes plein d’humanité, elle est immense.

Que chacune et chacun s’y retrouve.

Alors, en savoyarde, je vous dis ARVI PA et en bretonne de cœur, KÉNAVO

Claudie Miller

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